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Lettre ouverte à ma BPCO



Depuis 13 ans qu’on vit ensemble, on se connaît bien, toi et moi. Avec le temps, on est devenus pareils à deux vieux amants aigris qui se chamaillent sans cesse mais ne veulent pas se quitter. Tiens, tu me fais penser à « Mourir d’amour enchainés » que chante Johny Halliday !

Souviens toi, au début de notre relation, tout allait bien entre nous : tu étais gentiment discrète, peu exigeante, même si tu m’obligeais parfois à tousser jusqu’à la syncope. Pas chiante, tu me laissais faire des tas de choses, à l’intérieur comme à l’extérieur, juste comme un être normal. Tes photos noir et blanc grand format étaient appréciées des spécialistes, surtout que tu venais remplacer un cancer que j’avais imaginé. A cette époque là, ta grande qualité, c’est que tu savais te faire oublier, ta grande chance, c’est que je ne te connaissais pas encore !

Rappelle toi cette pneumo du CHU qui ne voulait pas qu’on reparte au Congo dans cet état, de la valise pleine de médocs pour six mois qui intriguait les douaniers congolais ! Et puis, à partir de 1998, ces grands obus tout rouillés qu’on faisait remplir je ne sais trop où à Kinshasa d’un oxygène douteux, probablement pas destiné à un usage médical. Pas facile de travailler avec toi dans un tel pays, mais on prenait çà du bon coté.

C’est en 2000, au moment de ton premier cadeau - un beau, gros et bruyant concentrateur Invacare 12 heures par jour – que j’ai vraiment compris que notre relation devenait sérieuse. Toi et moi, c’était désormais « juré, craché, à la vie à la mort » comme au cinéma, sauf que tu ne me laissais pas le choix du film.

Souviens toi, c’est là que j’ai commencé à maudire tes foutus tuyaux qui faisaient tout le temps des nœuds, qui condensaient la vapeur d’eau ou se coinçaient dans les portes en m’arrachant brutalement les lunettes du nez (à oxygène, pas de vue !). Avec toi, j’’étais devenu le hanneton que les enfants de ma jeunesse faisaient voler en cercle au bout d’un fil à coudre. (A ce propos, j’ai l’impression que c’est une espèce disparue. Voilà des années que je n’en vois plus… Et vous, cher lecteur ?)

2003, l’année de tous tes caprices. D’abord tu n’as plus voulu vivre sous des cieux africains que tu trouvais désormais très inconfortables. Tu voulais absolument rentrer en France, quite à ce que je cesse d’exercer mon métier d’alors ! Réfléchis donc un peu, sombre idiote, si les quinquagénaires handicapés se réinséraient facilement dans le secteur du transport ligérien, çà se saurait !!! Pourtant, j’ai cédé… à vrai dire sans trop de choix.

A l’occasion d’un scanner - enfin des photos couleurs ! - tu m’as fait rencontrer ton maudit frère Emphysème, celui qui passe son temps à faire des bulles à la con dans les poumons des autres. Quel beau duo de squatters faux-culs silencieux vous formez toi et lui. J’aurais vraiment mieux fait de me casser la jambe ce jour-là, car lui non plus n’a plus voulu me quitter. On formait presque un mariage à trois !

Tu as exigé la même année un nouveau cadeau, juste comme un enfant capricieux qui tape du pied pour une nouvelle console de jeux. Fini le primitif concentrateur. Il te fallait cette fois des cuves Freelox tout inox à 4 litres/minute d’oxygène liquide 24 heures sur 24, capables de pointes à 6 l/minute au moindre effort, et bien entendu équipées de leurs périphériques portables. Tu ne veux pas un turbo en plus, espèce d’accro à l’O2 ?

Bon, j’admets que ton nouveau jouet Freelox m’a fait gagner beaucoup en mobilité, en qualité de vie (faut pas trop s’étonner, c’est tout de même conçu pour çà !) mais par contre, toujours rien pour éviter les dommages collatéraux que tu occasionnes, comme par exemple ta capacité permanente à générer de la mauvaise humeur autour de toi. On m’avait prévenu et je confirme : « Cà marche ! » comme dit la pub télé du PAP !

On parle ici de mobilité comme d’une valeur relative, car tu sais très bien qu’au delà de dix ou vingt mètres tu deviens pour moi un fardeau absolument énorme : à cause de toi je ressemble alors à un scaphandrier aux pieds plombés (du vrai Jules Vernes) ou à un animal stupide non identifié sautant d’appui en appui. Tu vois, tu es déjà en train de saper ma bonne humeur d’aujourd’hui !

Un problème, c’est qu’avec toi, la spontanéité, on ne connaît plus ! Tu obliges à anticiper et évaluer chaque action à l’aune de tes exigences, l’accessibilité d’un rendez-vous, le nombre de pas à faire, les itinéraires, les appuis, même en intérieur, à être constamment vigilant pour éviter tout risque de détresse respiratoire : c’est presque un travail à temps complet que tu demandes, et là encore tu ne fais jamais rien pour aider !

Reconnais aussi que tu es vraiment la reine des chiantes quand tes lunettes - à oxygène, pas de vue ! – sont parfois tellement bruyantes qu’elles me font passer pour un demi-sourd ou obligent ma (encore) tendre épouse à respecter une distance minimum si elle veut dormir tranquille. Eh oui, pense aussi à elle de temps en temps !

Que dire aussi du portable (pas téléphone mais d’oxygène) qui reste collé-gelé à la cuve au moment du remplissage comme un chien reste collé à sa femelle au moment du coït, des cuves d’O2 qui perdent leurs eaux sur le sol, des barboteurs qui fuient… et encore et toujours des tuyaux qui coincent dans les portes même si on s’est bien amélioré entretemps en les rabotant (non, pas les tuyaux, les portes !)!

Souviens-toi quand même qu’à cause de toi, je me suis fait un jour traiter de poivrot par une éleveuse d’autruches anglo-saxonne persuadée de m’avoir vu tituber d’ivresse, alors que j’essayais simplement de m’appuyer à sa table car tu m’avais vraiment fatigué ce jour-là ! Même si je la soupçonne d’avoir adopté par mimétisme le Q.I. de ses animaux, reconnais que la situation était sur le moment vraiment très pénible à vivre.

Que dis tu des voyages en avion à présent impossibles, des sorties parfois annulées, des rendez-vous perturbés, des diverses petites « choses à faire » souvent retardées, parce que la dyspnée est la plus forte et que tu es devenu un vrai boulet ? Admets que tu peux même être une vraie garce quand Madame Cortico commence à s’attaquer aux muscles et aux os au motif que je devrais faire plus d’exercice physique. Elle est bien bonne, celle-là, c’est bien à toi de me dire çà, toi qui entrave ma mobilité en permanence !

Le comble est que, malgré ta malveillance constante et tes caprices à la Britney Spears, tu réunis un impressionnant fan club : 3.5 millions de Français te connaissent déjà plus ou moins. 100 000 d’entre eux sont déjà traités à domicile grâce à tes derniers gadgets à oxygène et tu es responsable d'au moins 15 000 décès par an. Cà, ce sont des vrais scores ! En 2020, tu seras dit-on la troisième cause de mortalité dans le monde et la cinquième cause de handicap. Quel succès, quelle reconnaissance !

La vérité, c’est que si j‘avais autrefois détesté vraiment le tabac autant que je te déteste aujourd’hui, les buralistes auraient fermé leurs portes depuis longtemps et je n’aurais jamais eu la regrettable occasion de te rencontrer. Mais ne crois pas que tu as gagné la bataille, vieille peau de vache sournoise et exigeante, parce qu’après toute cette route qu’on a faite ensemble, je n’ai pas du tout l’intention de te lâcher la bride sur le cou une seconde.

Emphysème, toi et moi avons encore de beaux jours devant nous. Préviens-le.

P.C., Pornic le 12 mars 2010

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